LÉGENDES
de
L'EURE


LE DIABLE ET LA MORT

Un de nos plus anciens monuments, le pont jadis réputé pour si admirable, et auquel la petite ville de Pont de l’Arche doit sa dénomination, a été construit, assure-t-on, de compte à demi avec le diable*.
Vous dire au juste comment le marché a été conclu, et comment on est parvenu à l’éluder, serait assez difficile ; car ce fond de tradition, (…) admet toutes les variantes dramatiques que veut bien lui prêter l’imagination du narrateur. Comment donc se fixer sur la version authentique ?
Si l’on en croit cependant, l’opinion la plus répandue, il s’agissait de livrer à Satan le premier être vivant qui traverserait le pont, et l’on eut soin d’y faire passer un malheureux matou qui était devenu suspect aux ménagères du voisinage, pour cause d’abus de confiance et de vol domestique.
Toujours est-il que le diable se trouva forcément débouté de ses réclamations, à preuve, c’est qu’il refusa de terminer son œuvre. En effet, on remarque encore aujourd’hui de notables interruptions aux parapets du pont.
Au reste, Satan eut lieu de se consoler de sa défaite ; au moins avait-il travaillé pour sa gloire : la remarquable solidité de ce pont est toujours un sujet d’étonnement pour l’observateur, et cet échantillon des œuvres d’art du diable peut faire sincèrement regretter que l’infernal architecte ne nous vienne plus désormais en aide que pour les travaux de démolition.

* Ce pont, ainsi que les deux châtelets dont il était couronné, fut bâti par Charles le Chauve, pour opposer une digue aux invasions normandes.

Léon de DURANVILLE - Notice sur la ville de Pont de l’Arche
in "Revue de Rouen" (octobre 1843)

La Revue de Rouen (année 1833, deuxième semestre, page 423) contient un article sur ce pont (le pont de Pont de l'Arche). L'auteur suppose que, dans des temps fort éloignés de nous, un duc de Normandie (lequel ? C'est ce que nous ignorons ; dans ces sortes de récit on ne fait pas toujours usage des noms propres), voulant visiter le comte d'Evreux, exigea du gouverneur d'Hasdans (nom primitif de la ville du Pont de l'Arche) qu'il prépara en quelques heures un assez grand nombre de barques, afin qu'il put passer, lui duc, toute sa suite, ses hommes d'armes et les gens de sa maison. Le message est apporté par le diable en personne sous la figure d'un chevalier normand ; il fait offre au gouverneur de ses services ; il le tirera de la difficulté qui se présente.
- Pour toi un pont, pour moi qui de ses pas en pressera les dalles.
Le gouverneur jura sa parole de chevalier, Satan disparut pour tenir la sienne.
Comme la gentille Alice, fille du gouverneur, allait s'élancer sur le pont et tomber sous la main infernale, son père eut l'adresse de lancer un chat, qui servit de paiement ; il avait passé le premier sur le pont. Malheureusement une arche restait à faire, et jamais elle ne peut arriver à bonne fin.
La ville où tout cela s'est passé, dit M. Alfred B., a reçu depuis le nom de Pont de l'Arche, et cette arche si célèbre, on la montre encore à gauche en arrivant de Rouen à l'entrée du pont. Souvent on a tenté de la terminer ; mais les pierres qu'on employait ou devenaient tout à coup disproportionnées en longueur, ou, placées pendant le jour, disparaissaient la nuit au fond des eaux.

Léon de DURANVILLE - in Athénée du Beauvaisis (1853)