POÈMES
de
NORMANDIE


L'IMPÔT SUR LE REVENU

Quand ils iront en Normandie
Pour imposer le revenu,
Il leur en faudra du génie
Pour dégager cet inconnu.

- Voulez-vous nous dire, bonhomme,
Combien vous vous faites par an ?
- Par an ?... Ca dépend de la pomme
Ce n'est pas riche, un paysan.

-Eh bien, prenons une moyenne,
Bon an, mal an, que gagnez vous ?
- Plus ou moins. Ah ! qu'on a de peine
A gratter quelques pauvres sous !

- Soit ; mais lorsque l'année est bonne
Dites, sans faire de façons,
Combien votre verger vous donne
De cidre à mettre en vos poinçons.

-Même par du temps d'abondance,
Monsieur, on ne peut pas savoir :
Des pommes de belle apparence
Rendent peu, des fois, au pressoir.

- Mais je vois ici de la pomme,
Vous en vendrez assurément.
- Ah ! monsieur, si vous saviez comme ;
Il en faut lourd pour peu d'argent !

D'ailleurs, quand on a de la pomme
A pouvoir dire qu'on en a,
Cela ne prouve pas, en somme,
Que le cidre s'achètera.

Et quand arrivent les années
Où le cidre se vendrait bien,
C'est juste alors en nos contrées
On n'a récolté presque rien.

Puis croyez vous que l'on nous donne
Pour des grimaces les tonneaux ?
Le tonnelier vend cher la tonne
Quand le cidre coule à grands flots.

- A la fin des fins, tu m'assommes !
J'écris : tu te fais mille écus...
- Mille écus! En faudrait des pommes,
Pour donner de tels revenus !

Après cela, tout à votre aise,
Écrivez ce qu'il vous plaira.
Mais de Bernay jusqu'à Falaise,
S'il faut plaider, l'on plaidera.

Nous vous y montrerons qui nous sommes
Et quoiqu'on n'en ait pas des tas,
Il faudrait n'avoir pas de pommes
Pour ne pas prendre d'avocats.

Clovis HUGUES - Almanach Annuaire de l'Eure (1894)