LÉGENDES
de
L'EURE


LE SIRE DES ESSARTS

En suivant la route de Breteuil à Évreux, on aperçoit sur la gauche une butte chargée de broussailles qui domine la plaine. Sur cette butte, entourées d'un profond fossé et d'une ceinture de vieux chênes, des restes de murailles échancrées et drapées de lierres touffus, montrent que là, près d'une voix romaine, s'élevait un château fort.
Le seigneur des Essarts, étant sur le point de partir pour la croisade, fit ses adieux à sa jeune épouse.
- Souvenez-vous de moi, madame, lui dit-il, et en même temps il partagea l'anneau de noces, dont il donna la moitié à sa femme, et, pour ne pas s'exposer à perdre l'autre moitié, il se fit une fente à la cuisse, où il plaça cette moitié, puis recousit la peau. - Cette précaution prise pour ne pas être oublié, il s'achemina vers la Terre Sainte.
Après de nombreux combats, il tomba aux mains des infidèles, qui le firent prisonnier. Au bout d'environ sept ans, ils l'enfermèrent dans un coffre. Ces maures étaient de vrais sauvages, qui aimaient manger de la chair humaine. En tenant le seigneur des Essarts dans un coffre, ils voulaient l'engraisser, pour en faire ensuite un festin. Dans cette triste position, le pauvre sire songeait à Dieu, invoquait la Providence, et priait auvre de mauvaise mine, se mettent à le lécher et à lui faire mille caresses, au grand étonnement des serviteurs, qui courent prévenir la dame de ce que faisaient les chiens. Celle-ci donna ordre alors de faire entrer l'inconnu.

- Madame, dit-il en la voyant, vous souvient-il que monsieur des Essarts vous remit en partant pour la croisade la moitié de son anneau de fiançailles ?
Madame des Essarts répondit à ces mots en courant chercher la moitié de l'anneau qu'elle avait soigneusement gardée. Aussitôt l'inconnu trancha l'endroit de sa cuisse où il avait placé l'autre moitié de l'anneau. Cette moitié rapprochée s'adapta très bien à celle qu'avait gardée madame des Essarts. Elle reconnut son mari, et à cette subite découverte, le fiancé pour lequel se faisaient les préparatifs du mariage s'esquiva et disparut, sans qu'on en ait depuis entendu parler.
Le seigneur des Essarts, ainsi rétabli dans son ménage, s'adonna aux plaisirs de la chasse avec ses amis et oublia son vSw. Un jour qu'il chassait dans les hauts taillis de la forêt, il aperçut le coffre dans lequel il avait été renfermé et qui avait servi à son merveilleux voyage, entouré de lions aux yeux étincelants, et qui, munis de grandes ailes, étaient là tout prêts à le remporter dans le pays où il avait subi une si dure captivité. A cette effrayante apparition, son vSw lui revint à la mémoire. Il partit sans plus tarder pour chercher de maçons et de charpentiers, afin de bâtir bien vite l'église promise qui est aujourd'hui la Trinité des Essarts et où l'on voit auprès du maître autel le coffre antique où le seigneur fondateur avait été enfermé. Le coffre n'a pas changé de place ; il est encore au lieu où monsieur des Essarts le trouva dans la forêt. On l'avait laissé là avec grand soin, en fondant l'église qui fut bâtie tout autour.

R. BORDEAUX, in Almanach Annuaire de l'Eure (1870)