LÉGENDES
de
L'EURE


LE POIRIER À LA FILEUSE

S'il vous est déjà arrivé parfois de parcourir la route d'Evreux à Damville, vous avez pu remarquer, un peu au dessous du village de Grohan, à l'endroit où vient expirer la pente du vaste plateau de Villez, le long de la route vers le couchant, un vieux poirier isolé. Pareil à nos grognards mutilés, il porte sa tête droite et altière, bien qu'il ait perdu un côté de ses bras et que son tronc, profondément creusé, s'envole en poussières à chaque souffle des vents. La foudre, ou quelque ouragan furieux, a sans doute commencé la destruction de cet antique végétal, auquel est peut-être réservé encore bon nombre d'années, puisque les anciens de la contrée disent l'avoir toujours vu dans le même état, et assurent que leurs pères n'ont pas eu connaissance de ses jeunes années.
Cet arbre vénérable est connu dans le pays sous le nom de poirier à la fileuse.

Le 21 septembre de l'année 18..., jour de la foire d'Avrilly, nous étions plusieurs joyeux convives réunis à la table de ma mère, habitante de ce village. Comme le saint du jour (saint Mathieu) faisait concurrence à saint Médard, il nous avait envoyé d'abondantes averses accompagnées de violentes bourrasques qui nous retinrent au logis, on se mit à deviser sur toutes sortes de choses.
Nous arrivâmes, je ne sais plus par quelle suite d'idées, à parler du poirier à la fileuse ; quelqu'un de nous avait peut-être fait remarquer qu'il pourrait fort bien servir d'abri, ce jour-là, à quelques retardataires de la foire d'Avrilly.

Quoiqu'il en soit, un aimable avocat parisien, l'un des convives, qui dans son enfance avait habité les environs, nous proposa, s'aidant de ses vieux souvenirs, de nous raconter la légende du célèbre poirier, ce qui fut accepté par un, qu'il ne peut s'y tromper. Sous l'impression d'un sentiment indéfini de doute et de crainte tout à la fois, semblable au limaçon qui pressent un danger, il se renfonce au fond de sa cachette.
A cet instant, le vent redoublant d'impétuosité, le ronflement qu'il avait entendu devient de plus en plus distinct ; il lui semble qu'il s'approche, qu'il descend même du sommet des branches dominant sa tête. Notre homme, saisi de terreur et croyant à chaque moment voir se dresser devant lui l'ombre de quelque sorcière des environs, prend la fuite à toutes jambes et arrive hors d'haleine chez ses parents, où seulement il s'aperçoit de l'oubli qu'il a fait dans le creux de son poirier, du gigot et de la galette qui devaient faire les honneurs du souper. Quand il eut raconté aux siens, avec les enjolivements d'une imagination effrayée, l'aventure qui venait de lui arriver, vous pensez bien qu'il ne se trouva personne d'assez osé pour retourner chercher les pièces du festin, qui devint la proie de quelques quadrupèdes affamés surpris d'une pareille trouvaille.
Le bruit de cette aventure merveilleuse ne tarda pas à se répandre aux alentours, et on ne douta pas que quelque fileuse invisible n'eut l'habitude de venir, la veille des Rois, à minuit, filer sa quenouille dans notre poirier, qui conserva dès lors le nom de poirier à la fileuse.

O…, in Courrier de l'Eure (20 décembre 1864)