TRADITION
de
NORMANDIE


LES VOYAGEUSES

Si l'on est atteint d'un "mal de saint", on doit aller en pèlerinage (on dit : en voyage) dans l'église où se trouve le saint. Certaines églises de la Beauce et du Perche possèdent des saints dont la réputation de guérir s'étend très loin. En dehors des pèlerinages à date fixe, on fait isolément des voyages auprès de ces saints : on fait brûler des cierges en son honneur ; on se fait dire des évangiles ; on touche le saint avec un objet que portera le malade ; on lui attache au cou, au bras, à la jambe, un ruban ; on fait des neuvaines.
Le malade n'est pas tenu d'aller lui-même en voyage auprès du saint. Il existe des femmes qui font métier de voyager ; on les appelle d'ailleurs des voyageuses. On les consulte d'abord sur le genre du mal et sur le saint qu'il faut invoquer. Expertes en la matière, elles indiquent la maladie et, dès le lendemain, se mettent en route. Elles désignent quelquefois deux ou trois saints comme devant être invoqués ; c'est alors deux ou trois voyages à accomplir en des lieux différents et parfois très éloignés.

La voyageuse part de grand matin, à jeun et à pied ; elle prie au départ, elle prie en chemin, elle prie au terme du voyage, elle prie au retour, elle prie toujours. Elle emporte dans un panier sa maigre pitance qu'elle ne doit manger qu'après avoir accompli auprès du saint tous les rites traditionnels. A son retour, elle "rend son voyage", c'est à dire faire une dernière prière à la maison et prend généralement part au repas de la famille du malade.
On prête aux voyageuses des vertus particulières ; leur renommée est grande. Bien des malades, qui pourraient eux mêmes accomplir le voyage, préfèrent s'adresser à elles. Ils croient que les voyageuses possèdent des pouvoirs particuliers, que leurs relations suivies avec les saints les rendent familières à ces derniers, en un mot qu'elles obtiennent plus sûrement la guérison.

Félix CHAPISEAU - Le folk-lore de la Beauce et du Perche (1902)