CONTES
de
NORMANDIE


UNE CORVÉE

Depuis une huitaine, le désordre qui n'avait cessé d'être la règle dans l'intendance du 2e corps de l'armée de la Loire, était à son comble. Le pain manquant, ainsi d'ailleurs que la viande, sans compter le reste, on s'était rejeté, faute de mieux, sur d'affreux biscuits moisis, durs comme des planches, qui douloureusement vous ébranlaient les dents, et sur le lard salé d'Amérique, sorte de morceau de cuir tanné au salpêtre dont l'amertume brûlait la bouche.
Les malades devenaient de plus en plus nombreux, car il était impossible de s'accommoder d'un pareil régime.
Les officiers du 4e bataillon des mobiles de l'Orne envoyés à l'intendance n'avaient jusqu'alors rapporté de leurs expéditions, en fait de vivres, qu'une vingtaine de capotes d'infanterie dépourvues de boutons et un lot de paires de souliers dépareillés.
Le commandant voulut en avoir le cœur net et, bien décidé à faire rendre gorge à la bande à riz-pain-sel, enfourchant sa monture, il partit à son tour chez l'intendant.
Ce dernier avait choisi comme résidence l'unique petit château de la contrée, dont les propriétaires, pris de peur, s'étaient enfuis devant l'ennemi, abandonnant l'habitation au premier occupant.
Sans se donner la peine de répondre au "qui vive ?" de la sentinelle, au lourd trot de son gros cheval, le commandant entra dans la cour.
Là, s'écroulant sur les parterres et les massifs de plantes ornementales, arrachant les espaliers des murs, maculant le sable des allées, ce n'était qu'un amoncellement sans nom de boites de conserves avariées, de fourrages pourries, de barriques de biscuits ou de salaisons en décomposition, de paquets, de caisses, de colis de toute sorte renfermant on ne sait quoi, jetés pèle-mêle dans la boue, au hasard des livraisons ! Après être descendu de cheval, il pénétra dans le vestibule où s'entassaient des ballots de café et de riz en aussi piteux état que ceux du dehors.
Personne ne venant à son appel, il ouvrit les portes à sa gauche, à droite, et put se rendre compte de l'ordre et du soin qui régnaient au foyer même de ce lamentable service de l'intendance.
Dans le salon, dans la salle à manger, s'arc-boutant aux meubles, s'empilaient des futailles qu'un prodige d'équilibre maintenait les unes sur les autres et d'où le vin, par les cannelles mal visées ou les douelles disjointes, fuyant goutte à goutte, transformait le parquet en une mare gluante.
Le maître de céans, confortablement installé, occupait l'étage supérieur, où il avait ses bureaux. Au bruit que fit le commandant, il descendit l'escalier, et bientôt une violente explication eut lieu entre ces deux officiers, et je n'oserai affirmer que devant ce cri de famine le respect des galons et le sentiment de la hiérarchie n'eussent pas subi quelques affronts.
- Du pain, vous en aurez demain ; pour la viande, je ne puis rien promettre ; en attendant, débrouillez vous de ce côté, réquisitionnez directement selon les besoins de votre effectif et l'intendance vous couvrira.
Ce furent les dernières paroles de l'intendant qui, laissant là son interlocuteur, regagna ses appartements. Le lendemain au matin, mon capitaine me fit appeler pour la corvée de viande. Je commandais quelques hommes de la deuxième compagnie, parmi lesquels deux garçons bouchers, et nous partîmes en excursion à la recherche de l'animal dont nous avions besoin.
Le capitaine, muni de son bon de réquisition visé par l'officier payeur, conduisait la petite troupe.
Nous ne savions trop où diriger nos pas dans ce pays absolument inconnu, quand soudainement le meuglement d'une vache qui venait d'un bâtiment assez proche attira notre attention.
L'officier nous laissa dans la cour et entra chez les fermiers.
C'était de tout petits cultivateurs : l'homme et la femme, jeunes encore, mais que les privations ou la maladie avaient anémiés.
Dans un lit près de la cheminée, deux enfants dormaient à poings fermés.
- Mes braves gens, dit le capitaine, j'ai mission de pourvoir de viande ma compagnie, et je viens réquisitionner votre vache pour cet usage en vous en demandant la remise immédiate, car le temps presse et mes hommes ne peuvent plus attendre.
- Comment, vous donner Pâquerette ? Notre bonne vache, dit la femme au comble de l'émotion, mais, monsieur l'officier, vous n'y pensez pas ? C'est elle seule qui par ces malheureux temps d'hiver, si durs aux pauvres gens, nous procure le lait et le beurre et nous fait vivre ainsi que nos deux petits enfants. Et, malades comme nous sommes et incapables de travailler, que deviendrions nous sans elle ? Ah ! Monsieur l'officier, vous êtes marié, sans doute, vous êtes père peut-être, au nom de ceux que vous aimez, de votre femme, de vos enfants qui pensent à vous là-bas, ayez pitié de notre misère. Je vous en supplie, à genoux, laissez nous notre Pâquerette !

Le fermier, lui, ne soufflait mot ; il semblait hébété par un tel événement qui lui avait coupé la parole ! Pendant que l'on parlementait ainsi, les hommes s'étaient saisi de la vache qu'ils avaient sortie de l'étable. C'était une belle bête, puissante de forme et grasse à point.
Le capitaine, sous le regard stupéfait des fermiers, examina l'animal.
- Ne croyez pas, leur dit il, que je vais ainsi m'emparer de votre bien sans vous indemniser. J'estime votre vache à quatre cents francs ; mais, vu les circonstances, et afin que ce marché soit pour vous une bonne affaire et que vous puissiez avantageusement la remplacer, je vous en donne cinq cents francs, payables sur ma signature par un bon de réquisition.
Le capitaine eut beau faire valoir que si l'ennemi déjà proche envahissait le canton, leur vache serait volée sans qu'ils puissent rien réclamer, c'est par un torrent de larmes qu'on lui répondit.
- Allons, voyons, soyez raisonnables, il faut que nous en finissions ; le temps presse, dit il en les entraînant doucement dans la maison ; croyez bien que je suis très touché de vos raisons et que c'est de tout cœur que je compatis à vos peines ; mais c'est la loi de la guerre, vous devez la subir de force ou de grès, et, je vous en prie, ne m'obligez pas à vous y contraindre. Tenez, voici le bon et en attendant son paiement, pour vous aider à vivre d'ici là, prenez ceci, dit il en tendant aux fermiers un billet de banque qu'il tira de son portefeuille, c'est de la part du capitaine Leprince.
Pendant ce court débat, les enfants s'étaient levés et, comprenant ce dont il s'agissait, nus pieds, en chemises de nuit, s'accrochaient au manteau du capitaine en criant :
- Ah ! not' Pâcrette, not' pauv' Pâcrette ; monsieur le soldat, ne tuez pas not' nounou au bon lolo, not' mignonne Pâcrette !
Et ce fut un déchirant spectacle que toute une famille en larmes, à laquelle on arrachait peut-être la vie. Sur un signe que fit l'officier aux hommes de corvée, d'un vigoureux coup de maillet entre les cornes, la vache assommée fléchit des genoux et s'abattit comme une masse au milieu de la cour.

Vivement les garçons bouchers étendirent l'animal sur le dos, fendirent la peau du ventre, qu'ils rabattirent de chaque côté, et sur cette peau, laissée sur toute sa longueur adhérente à l'échine, après l'avoir vidée, ils découpèrent la bête en morceaux.
A la fin de cette opération, et fort ému par une telle scène, le capitaine s'en était allé rejoindre son cantonnement, et je restais seul pour surveiller et ramener la corvée dont j'étais chargé.
- Fourrier, me dit l'un des garçons bouchers qui finissait son travail, mettez donc çà dans vos poches ; pour aujourd'hui l'État Maj' s'en passera bien !... Et il me tendit les deux rognons tout fumant que prestement je glissais dans la poche de ma capote.
J'avais à peine fini cet escamotage que le médecin major chargé de la réception de la viande fit son entrée dans la cour.
Il ajusta son binocle sur son nez pointu, et, du bout de sa canne, tournant et retournant la viande en fronçant les sourcils, il fit sommairement l'inspection de toute cette boucherie ; arrivé au lot réservé aux officiers :
- Fourrier, venez ici ! me cria-t-il de cet air sarcastique qui lui était familier.
Je m'approchai à la distance réglementaire et, les talons joints, les bras ballants, dans l'attitude militaire, j'attendais je ne sais quoi de désagréable que je sentais dans l'air à mon adresse :
- Vous étiez présent quand on a abattu et dépecé l'animal que voici ?
- Oui, monsieur le major.
- Pas d'autres que vous n'ont assisté à cette opération ?
- Personne, monsieur le major.
- Alors pourriez-vous m'expliquer où sont les deux rognons de cette bête ?
Et, tout en sentant le corps du délit qui chaudement me battait les cuisses, je répondis sans sourciller :
- Monsieur le major, je n'ai aucune notion d'anatomie.
- Ah, ah, Fourrier ! reprit il en riant jaune, vous faites l'imbécile ! Passe pour cette fois ; mais, n'ayez crainte, je vous repincerai ... Allons, rompez !
Et blême de colère, mordant sa moustache, il me tourna le dos !

Charles PITOU - Au pays percheron (sans date)