LÉGENDES
du
CALVADOS


LE MAÎTRE DE L'OEUVRE

À cette époque, Norrey était un village grandement ignoré, à l'écart de toute voie fréquentée par les marchands ambulants et les pèlerins en route vers quelque prière ; les terres appartenaient aux frères de Saint Ouen de Rouen. Le curé de la paroisse rapporta une relique de terre sainte, les moines voulurent dès lors fonder une église dédiée à la Vierge.
En vérité, cette subite décision résidait sans doute dans le fait que les religieuses de Saint Etienne de Caen venaient d'élever un magnifique clocher à Bretteville l'Orgueilleuse. Pour s'assurer d'un travail de qualité au moins égale à celui de Bretteville, les moines rouennais eurent l'inspiration de solliciter le même architecte. Ce dernier était, outre le père d'une belle damoiselle, le tuteur d'un jeune orphelin qu'il avait recueilli sous son toit et à qui il apprenait son métier. Les deux jeunes gens s'aimaient, au grand regret du vieil architecte qui n'envisageait pas la fondation d'un tel ménage. Il cherchait en permanence des raisons de retarder l'union et trouva, dans la sollicitation des moines, un nouveau prétexte.
Il promit la main de sa fille à son apprenti, à la condition que ce dernier assure la construction de l'église de Norrey. Il lui donnait pour cela cinq années et exigeait que l'oeuvre fut digne du maître, les cloches sonneraient alors le mariage souhaité par les tourtereaux.

Maçons, tailleurs de pierre, charpentiers et fondeurs travaillèrent sous les ordres de l'apprenti pendant plusieurs saisons. Le chœur se dressait, la nef s'étendait, la tour carrée pointait vers le ciel. La flèche grandissait et dominait le chantier, où mille ouvriers peinaient sans relâche.

Un matin, le vieil architecte vint inspecter les travaux, regarda l'ensemble, examina chaque détail, surveilla chaque finition. Il s'enthousiasmait du travail : les voûtes l'envoûtèrent et les piliers le fascinèrent. Il monta pour scruter l'oeuvre des charpentiers ; arrivé sur la plate forme de la tour, il rencontra son apprenti. Au lieu de féliciter le jeune artiste, l'architecte de Bretteville sentit la haine l'envahir : son talent n'allait-il pas être terni par l'habileté de son apprenti. Il se jeta sur lui et lui reprocha l'ombrage qu'il risquait de lui porter.
"- Personne ne pourra dire que mes œuvres furent des esquisses pour les tiennes."
Il agrippa son jeune rival et le secoua avec toute la violence de son vieil âge. Les deux combattants glissèrent et vinrent se briser au pied de l'édifice.

La fille, orpheline et presque veuve, était inconsolable, elle pleurait sur la terre du cimetière, à l'ombre du clocher inachevé. Elle allongea son corps virginal sur la tombe de son amant et se laissa posséder par la mort éternelle.

René HERVAL - in "Légendes et récits de Normandie"
(sans date, Duval éditeur)