CONTES
de
NORMANDIE


LA BREBIS ET LE MOINE

- Je suppose, monsieur, me dit Kerney, que vous connaissez la ferme de Barberi.
- Parfaitement, c'est un ancien couvent, de la chapelle duquel on a fait une grange.
- Et c'est justement de la chapelle que je veux vous parler. Ce fut dans cette ferme que j'entrai en service pour la première fois, j'avais seize ans. La place était bonne et le fermier donnait de forts gages, mais les gens se méfiaient, car le bruit courait dans le pays qu'il "revenait" à Barberi. Mon père qui ne croyait pas à ses histoires là m'engagea à prendre la place. A seize ans, je vous prie de croire que je n'avais pas froid aux yeux, comme on dit chez nous. J'acceptais.
Quand tout fut réglé avec le fermier, mon père vint me chercher pour m'y conduire, car c'était, comme je vous le dis, la première fois que je servais et on avait exigé que mon père resta à la ferme, avec moi, cinq ou six jours, pour me mettre au fait de la besogne. Il faut vous dire, monsieur, qu'il est d'usage qu'un berger a ses moutons à lui, qu'il mène paître avec ceux du patron. Nous en avions dix sept qui furent marqués et qui, avec les cent soixante neuf de la ferme, me faisaient cent quatre vingt six bêtes qu'on mit sur mon compte. Dans ce nombre, se trouvait une petite brebis noire et borgne, la seule de toute la troupe qui fut infirme.
Mon père vint dans les champs avec moi pour la première journée et, le soir, après souper, il vint avec moi encore coucher dans la bergerie. La bergerie était pour lors dans la chapelle, à la place de la grange d'à présent, car on a été obligé de ne plus mettre les bêtes dans cet endroit-là, pour la chose des malheurs qui arrivaient quasiment toutes les nuits.
On nous avait donné des draps pour le lit. Je ne sais pas quel manège avait fait le berger d'avant nous, car le lit, quand je voulus le faire, était, sauf votre respect, couvert d'un pouce de poussière. Je secouais tout çà et, après avoir renfermé notre chien dans une niche, une sorte de boite qui se trouvait sous le lit, je me couchais près de mon père et je m'endormis sur le champ.
Au milieu de la nuit, les moutons prirent une épouvante, comme çà arrive souvent à ces bêtes là. Sans savoir pourquoi, elles nous réveillèrent, en bêlant et en se ruant les unes sur les autres, avec un grand bruit. Mon père s'accouda au bord du lit, se mit à leur parler pour les rassurer. Les moutons, monsieur, connaissent la voix du berger. Il eut soin de me faire remarquer comment il s'y prenait pour que je puisse faire de même quand je me serai seul. Je fis bien attention ; les moutons se calmèrent un brin ; au bout du compte, mon père se recoucha et je dormis le reste de la nuit, tranquillement.

- Jusqu'ici, dis-je en interrompant Kerney, tout marche pour le mieux. Mais dites moi, à l'époque où la chapelle servait de bergerie, était elle comme à présent séparée en plusieurs pièces par des cloisons ?
- Ah, non, monsieur, elle était toute d'une venue. On voyait la voûte en pointe et des piliers avec des saints, comme dans les églises.
- Vous dites une voûte en pointe, c'était sans doute en ogive. J'ignorais qu'il y avait une voûte, je croyais cette chapelle couverte d'une charpente. Enfin, c'était donc une véritable église ?
- Ah, oui, monsieur. Une église pas mal grande encore, et on voyait bien la place de l'autel, la tête du lit était tourné de ce côté-là. On a changé et réparé tout çà.
- Réparé, dis je de mauvaise humeur, réparé. Cela dépend des idées ! Enfin, maître Kerney, continuez, je vous prie.
- Les choses se passèrent de même pendant les six jours que mon père resta. Toutes les nuits, les moutons prenaient bien des épouvantes, mais çà leur arrive partout et ils s'apaisaient dès qu'on leur parlait. Je m'habituais bien à ma condition. Voyant çà, mon père me dit adieu et retourna à la maison.
Quand je fus tout seul, je continuai le même train de vie pendant une quinzaine mais, à ce moment, je commençais une danse de frayeurs, dont vous ne pouvez pas avoir idée et qui ont bien manqué de me faire passer l'arme à gauche.
- Je vous écoute avec une pieuse attention, maître Kerney.
Et je m'accoudais, regardant mon interlocuteur en face, pour juger de sa véracité par les impressions de sa physionomie. Il reprit :
- Un jour donc, je prenais ma troupe de moutons le long d'un bois, à quelque distance de la ferme, un bois tout comme celui-ci ! Voilà que mes moutons sont pris d'une épouvante subite et détalent à travers champs ; ce fut à grande peine que je parvins, au bout d'un quart d'heure, à les ramasser. Mon chien lui même avait peur et se serrait la queue à travers les jambes. C'était pourtant une bête vaillante qui mordait dur et qui n'aurait pas reculé devant un loup. Je n'y comprenais rien, mais en revenant le long du bois, j'aperçus par terre, près d'une chutée de jeunes chênes, la petite brebis noire et borgne dont je vous ai parlé. Elle était presque morte, elle était toute décousue, le ventre ouvert et rien dedans. Tellement que je lui voyais l'intérieur des côtes, que je pouvais regarder jusque dans le gosier. Toutefois, je crus l'entendre geindre et je crus encore voir son bon oeil clignoter avant de mourir. Je fus pris d'une grande pitié. Comme on était au commencement de l'automne, je la couvris de feuilles sèches et je m'en fus le cœur tout triste.
Ah, j'étais bien inquiet. J'avais peur que le patron, voyant une brebis manquer à l'appel, se mit en colère, d'autant plus que celle là était facile à remarquer. Je ne pouvais pas m'expliquer ce qui était arrivé, car, enfin, il n'y a pas un loup à vingt lieues à la ronde. Puis, en plein jour, vous comprenez bien, monsieur, que je l'aurais vu ! Enfin, le malheur était fait. D'une manière ou d'une autre, le mieux était de ne rien dire pour le moment. Le soir, je revins à la ferme, je fis rentrer mes moutons, je soupais de mauvais cœur et, en allant me coucher, j'emportais la soupe de mon chien qui était toujours dans sa niche, sous mon lit. Je lui ouvris sa porte et l'appelai pour manger ; il ne voulut pas sortir. Je m'abaissais pour voir ce qui le retenait et j'aperçus alors, dans le pavé de l'église, devant la niche, une grande pierre sur laquelle étaient écrits des mots que je ne pus pas lire, parce que c'était de singulières lettres comme je n'en avais jamais vu.
- Lettres gothiques ?
- Oh, çà se peut bien, dit maître Kerney, en ayant l'air de comprendre le mot dont je m'étais servi. Il s'arrêta pourtant et répéta, d'un air dubitatif en hochant la tête : gothiques.
Puis il continua :
- Toujours est-il que jusqu'à ce moment, je n'avais pas vu cette pierre. C'était une tombe probablement. Il y en avait d'autres encore, dans l'église, puisqu'on les voyait en faisant le fumier des brebis, mais je vous avouerai, monsieur, que cette tombe devant mon lit me fit un mauvais effet. Mon chien ne voulut pas sortir pour manger et je lui mis sa soupe sous le nez, il se renfonça dans sa niche. C'était la première fois qu'il avait l'air effrayé, je le crus malade et, pris d'impatience, je l'enfermais avec sa terrine de soupe en criant "mange, si tu veux". Et mettant couché, je ne tardais pas à m'endormir.

Au milieu de la nuit, comme de coutume, mes moutons s'éveillèrent. Je m'accoudais sur le bord de mon lit, mais, voyez-vous monsieur, après vingt-cinq ans passés, je ne puis pas parler de çà sans me sentir trembler comme un enfant.
Et en effet, maître Kerney, arrivé à ce point de son récit, pâlit tout autant que lui permettait sa figure halée. Je m'assis tout à fait pour l'écouter de plus près.
- Je tournais les yeux du côté de l'autel, car c'était là que les moutons faisaient plus de bruit. Imaginez vous que je vis debout, à la place de l'autel, un moine ! Un vrai moine qui me regardait. Comme la nuit était belle, il faisait assez clair dans la chapelle. Ce moine était grand, il avait au moins six pieds. La peur me rendait immobile ; les yeux fixes, je continuais à le regarder et lui de même. Je ne pouvais pas détourner la vue. Je m'en souviens si bien qu'il me semble que je le vois encore. J'étais habitué avant çà à m'imaginer qu'un moine avait toujours une barbe, mais celui là n'en avait pas. Et même, il n'avait plus de cheveux, rien qu'une petite couronne qui lui entourait la tête à la hauteur des tempes. Le reste de son crâne était rasé. Il avait un grand manteau noir et par dessous, je voyais qu'il avait encore une robe de laine blanche.
- Vous qui êtes savant, monsieur, me dit maître Kerney en s'interrompant. Est-ce que c'était comme çà que les moines étaient vêtus dans le temps ? Moi, je croyais qu'ils avaient tous des robes grises avec des capuchons.
- C'est selon les différents ordres, répondis je au brave berger. Autant que je puisse le savoir, vous me donnez là le costume d'un bénédictin de la congrégation Saint Maure. Mais continuez, nous verrons bien le reste.
- Si bien donc, reprit Kerney, que je regardais ce grand moine, sans oser faire un mouvement, même pour détourner la tête. Je le voyais toujours immobile, les mains cachées dans ses manches, les yeux fixés de mon côté, avec son crâne rasé, si luisant à la lumière de la lune qu'on aurait dit un caillou poli. A la fin pourtant, je m'enfonçais dans mon lit, lentement et doucement, pour ne pas attirer à moi le moine, mais en regardant devant mon lit, je vis que la tombe que j'avais remarquée le soir était toute grande ouverte, un trou noir et profond, si grand que j'eus peur de tomber par là au fin fond de l'enfer. Je poussais un grand cri et je me plongeais sous les couvertures, cachant ma tête pour ne plus rien voir.
Les moutons avaient cessé leur vacarme, comme par enchantement. Mais vous pensez bien, monsieur, qu'ils auraient pu continuer à bêler, crier à leur aise sans que j'eusse rien fait pour les empêcher. Je restais la tête sous mes couvertures, une bonne heure au moins, recommandant mon âme à Dieu et à mes saints patrons, saint Jean et saint Louis.
- Eh, voilà, maître Kerney, une dure épreuve pour un sorcier. Croyez vous, pêcheur comme vous l'êtes, que Dieu et vos patrons étaient disposés à vous écouter ?
- Tenez, monsieur, ne riez pas. Vous savez bien encore un coup qu'il n'y a pas de sorcellerie dans mon affaire. En ce temps là, on ne disait pas encore que j'étais sorcier. Jamais je n'ai eu tant de peur, je suais à grosses gouttes et les oreilles me tintaient ; j'ai cru d'abord que j'allais mourir. Peu à peu, cependant, je repris un peu de calme. Pendant une heure, je me raisonnais pour m'enhardir et à la fin, l'idée me vint de regarder encore pour m'assurer qu'il était toujours là.
A petits bruits, je sortis ma tête de la couverture lentement, lentement et retenant ma respiration, mais j'aurais mieux fait de rester tranquille. Jugez quelle fut ma frayeur, ma terreur quand je vis que ce redoutable moine qui, loin de disparaître, s'était approché de mon lit et, croisant les bras sur le chevet me regardait, sa figure prête à toucher la mienne et les yeux dans mes yeux. Je me renfonçais sans même pouvoir crier, j'avais cru sentir son haleine sur ma figure et c'était froid comme la glace. Le froid me saisit moi même, à ce point que je ne pouvais plus faire un mouvement et je grelottais la fièvre jusqu'au jour sans oser regarder de nouveau.
A la fin, le bruit des gens de la ferme qui allaient et venaient m'avertit que je n'avais plus rien à craindre. Cependant, rester un jour de plus dans cette ferme, il n'aurait pas fallu m'en parler. J'aurais préféré mendier mon pain ailleurs que de vivre là, tout à mes aises. Je me levai, je fis à la hâte un paquet de mes hardes et j'ouvris la niche de mon chien. Et, sans m'inquiéter de mes moutons, sans dire un mot à personne, je m'enfuis à toutes jambes. D'une seule traite, je revins chez mon père. Et avant de pouvoir lui dire pourquoi j'avais quitté ma place, je fus contraint de me coucher. J'eus une grosse fièvre qui me mit à un doigt de la mort, je restais sans pouvoir sortir pendant deux mois.

Arrivé à ce point de son récit, maître Kerney respira avec satisfaction et sécurité, on eut dit qu'il se sentait en effet en sécurité chez son père et que désormais, il se moquait du moine. Il profita de ce moment de répit pour adresser une verte réprimande à Barbot, son chien, qui essayait, à grands renforts de pattes, de s'élargir l'entrée d'un terrier qu'il avait découvert.
- Et bien, dis je, votre histoire est finie.
- Ah, non, monsieur, répondit Kerney en se rasseyant au pied du chêne. Vous n'avez pas encore entendu le plus surprenant. Pendant ma maladie, mon père était allé me remplacer. Quand je fus remis, je refusai de retourner à Barberi, tout l'or du monde ne m'aurait pas engagé à remettre les pieds dans cette église. Mon père fit alors ses comptes et ramena nos dix sept moutons à la maison. Quand il fut de retour, je m'attendais à ce qu'il me parlerait de la disparition de la petite brebis noire, mais comme il ne m'en dit pas un mot, je me hasardais à lui demander si le fermier avait bien retrouvé son compte de moutons. - Mais oui, mon garçon, me répondit mon père.
- Et la brebis noire et borgne ?
- Eh, mais elle y était comme les autres ; seulement ...
- Seulement ?
- Elle a pris du corps. Pour une petite chétive, il y a trois mois, c'est étonnant qu'elle ait si fort engraissé. C'est à présent une belle bête.
- Oh, c'est trop fort, répondis je et je racontais à mon père ce qui m'était arrivé le long du bois, car jusqu'à ce moment, je ne lui avais parlé que de l'apparition du moine. Mon père ne voulut pas me croire. De mon côté, je lui soutins que j'étais certain d'avoir vu cette petite bête éventrée. Nous ne pûmes pas tomber d'accord. Il fallut pour terminer la querelle qu'il vint avec moi à Barberi, où le fait me fut confirmé par mes yeux : la brebis noire y était, bien portante, et plus grasse en effet que trois mois avant.

- Ceci, maître Kerney, est en effet la chose la plus incroyable. Car, enfin, je pourrais admettre que la peur vous eut donné une vision, dans cette église. Tandis que l'histoire de la brebis est inexplicable.
- Elle est pourtant vrai, monsieur, aussi vrai que le reste.
Je souris à cette assertion : aussi vrai que le reste ! Maître Kerney continua ses protestations de véracité jusqu'à ce que je lui eusse assuré que je le croyais complètement. Son air de franchise était tel que j'eus crains d'humilier ce pauvre homme en paraissant conserver mon scepticisme. Il faut dire d'ailleurs que l'histoire était fort connue dans le pays, qu'on me l'avait déjà racontée et que je n'avais pas été fâché de me la faire répéter par le héros lui même.

Auguste MARC BAYEUX - Profils et contes normands (1863)