LÉGENDE
du
CALVADOS


LA CROIX DU BOUQUET

Il y avait à Honfleur un pauvre vieux pêcheur que les années avaient cassé, et qui n'avait plus au monde d'autre affection que sa fille. Et cela était bien ; j'aime ce pacte écrit par la nature au fond du cœur humain, que l'âge mûr soutiendra l'enfance, et que la vieillesse s'appuiera sur l'adolescence.
Les ans avaient donc courbé les épaules du père d'Arlette, ralentit ses pas, blanchit ses cheveux. Souvent il avait besoin d'aide pour mettre sa barque au large, pour lancer ses filets.
Parmi ses voisins était un jeune homme qui toujours lui offrait son bras plus robuste, ses épaules plus fermes, pour porter le produit de sa pêche, car c'était un excellent cœur que Joseph, et, ce qui était bien quelque chose aussi, c'était un beau jeune homme : vous en fussiez tombé d'accord si vous eussiez vu comme sa taille était élevée, sa tête aux longs cheveux bruns, ses deux épaules vigoureuses, ses traits pleins d'une mâle expression, à laquelle prêtait encore le teint cuivré que produit la réflexion du soleil sur la mer. Ce qu'on admirait surtout, ce qui avait fait battre plus d'un cœur, c'était un œil bleu d'une grande douceur habituellement, et qui s'animait d'un feu sublime dans les grandes occasions.
Dans un jour de tempête, lorsque sa chaloupe, chargée de quelques autres marins, était battue des vagues, Joseph était admirable. Assis sur son banc, il manœuvrait sa rame ou son petit gouvernail avec autant d'aplomb que si la mer n'eut pas fait jaillir sa blanche écume sur lui, ni mugir en lançant des lames vertes contre la chaloupe. Parfois, pour donner courage à ses compagnons, il se prenait à chanter le cantique de la Vierge de Grâce, et sa voix forte luttait souvent avec succès contre les meuglements du vent et le clapotage des flots.
Il y avait parmi les jeunes filles du village une rivalité d'innocentes ruses pour lui plaire. Cependant, il en était une, une seule, qui ne prenait part ni à ces agaceries, ni à ces ruses : c'était Arlette, la fille du pêcheur.
- Allons, enfant, il n'est pas que tu n'aies quelque amour dans le village.
- Oui, mon père.
- Qui aimes-tu donc que je te la donne pour femme ? Que je la prenne pour fille, comme la mer prend la Seine ?
Le jeune homme se taisait toujours.
- Eh bien ?
- Eh bien ! Père, Arlette est celle que j'aime.
- Joseph, tu as bien choisi, qu'Arlette soit ta femme ; que le dieu du ciel et de la mer vous bénisse, comme il bénit les poissons les abîmes et les mauves du rivage.
Dès que le jour parut, Joseph sortit de sa chaumière et se dirigea vers celle du père d'Arlette, le vieillard était debout sur le seuil, se préparant à prendre son filet. En apercevant Joseph, il mit les doigts sur ses lèvres pour lui recommander le silence ; Arlette dormait. Joseph prit le filet et s'inclina devant lui.
- Mon père, à ce jour, vous ne serez plus jamais seul à ramer. Vous aurez deux enfants, j'aime votre fille. Ce vieillard qui est mon père, et que vous nommez votre ami, m'envoie vous la demander pour être ma femme.
- Joseph, tu es un digne jeune homme, si ma fille le veut aussi, vous serez unis.
Joseph partit, il avait le cœur plein de joie et d'espérance ; la pêche fut mauvaise ; il revint la tristesse dans l'âme, les marins sont tous superstitieux.
- Allons, lui disait le vieillard qui, au fond de son âme, était triste aussi, allons enfants, on ne peut pas avoir tous les bonheurs ; que de fois nous avons eu des jours semblables, sans que tu y visses de mauvais présages !
Arlette vint au devant d'eux, elle parut étonnée de voir Joseph ; manège de jeune fille ; la voix de Joseph était douce à son oreille, et si bas qu'il eut parlé le matin, elle s'était réveillée et avait entendu. En la voyant il oublia l'impression fâcheuse de sa mauvaise pêche, il courut lui prendre la main.
- Je vous aime, lui dit-il, soyez ma femme.
Il ne lui avait jamais dit vous. Elle n'osait répondre.
- Veux-tu Joseph pour époux, ma fille ?
Elle cacha sa rougeur sur le sein de son père.
- Embrassez vous donc, dit celui-ci, qui comprit cet aveu ; dans huit jours vous serez unis.

Les vieillards ont coutume de blâmer tout ce qu'on fait sans leur avis ; aussi ceux du hameau secouaient-ils la tête en apprenant l'union de Joseph, et disaient-ils qu'une semblable précipitation devait apporter malheur. Mais quand on est heureux on est confiant, et les deux fiancés se mettaient peu en peine de ces discours qui eussent troublé leur joie.
La veille du jour qui devait éclairer leur union, le jeune pêcheur apporta à sa fiancée ses présents de noce : un collier bleue, des pendants d'oreille, un anneau d'argent. En recevant avec une joie naïve ces jolies choses, elle regarda Joseph avec un indicible sentiment d'amour, et son cœur passant sur ses lèvres :
- Ami, lui dit-elle, nous n'avons plus qu'un jour avant d'être à jamais heureux. Tout doit être désormais entre nous deux amour et confiance ; te voir c'est ma joie, t'entendre c'est ma vie, te parler c'est mon bonheur. Quand tu n'es pas là j'ai mille choses à te dire, mais quand tu parais je les oublie toutes, il ne reste plus qu'un seul sentiment, qu'une pensée.

Oh ! je veux te voir encore, ajouta-t-elle, t'entretenir ou rêver près de toi sans témoin. Ce soir, je t'attendrai là-bas, au haut de la montagne, sous le vieux chêne, quand le jour tombera, quand les lumières commenceront à briller à travers les volets des chaumières.
- J'y serai ! J'y serai et je te porterai un bouquet de ces roses blanches qui croisent à l'abri de ma chaumière, et que tu aimes tant.

Le soleil avait disparu dans la mer. Arlette s'en alla au lieu qu'elle avait assigné. C'était au sommet d'une côte très rapide, devant laquelle s'étendait la mer, et dont un bois couvrait une partie. Il y avait sous un vieux chêne comme un banc naturel de gazon, elle s'y assit ; son bien-aimé n'était pas encore arrivé ! Elle attendit avec impatience, car le jour était entièrement fini, et les nuages qui couraient dans le ciel voilaient les rayons de la lune. L'isolement, le silence apportaient à son esprit une terreur vague qui venait se mêler à des pensées qu'elle voulait donner toute entière à son ami. Tout à coup enfin, elle sentit un bras s'enlacer doucement autour de sa taille.
- Ah ! dit-elle rassurée et bannissant toute crainte ; c'est toi, Joseph ; tu viens le dernier ; je t'attendais avec bien de l'impatience, mais je te pardonne. Assieds-toi ici.
Il se plaça à côté d'elle.
- Chère Arlette, tu m'aimes bien, n'est ce pas ?
La fraîcheur de la nuit paraissait avoir altéré sa voix.
- De toute mon âme.
Il lui prit la main.
- Ta main est froide.
- Tu te trompes, dit-il, en serrant plus fort celle de la jeune fille.
- Que ton rire est étrange, ce soir !... Ah ! tes yeux sont si brillants qu'ils semblent lancer des rayons de lumière à travers la nuit ! Joseph, je me sens troublée, une émotion inconnue agite ma poitrine.
- Près de moi, Arlette ?...
- Pardon, mon bien-aimé, c'est folie, mais... j'ai peur.
- Peur à mes côtés, Arlette ?...
- Viens, partons, je ne me rappelle plus ce que j'avais à te dire.
- Tu ne m'aimes donc pas ?
- Oh ! Ne dis pas cela, car je te le jure par mon salut, je t'aime plus que Dieu !
- Alors tu es à moi ! s'écria une affreuse létiche, quittant la forme humaine qu'elle avait revêtue un moment.
La frêle fiancée demeura sans force, sans voix, sans mouvements. Les nuages du ciel étaient dissipés, la lune lui laissait voir son ennemi. Implacable, il la saisit dans ses longues pattes velues, l'emporta dans une course rapide comme l'ouragan à plus d'une demi-lieue du vieux chêne et la jeta à terre. Alors il posa ses deux pattes avant sur la poitrine de la pâle vierge et la fixa de ses yeux ronds et sanglants. Elle ouvrit les siens et se sentit mourir. Le monstre foulait par degré sur son sein.
- Oh ! j'étouffe, s'écria-t-elle, pardon ! Grâce ! J'expire !...
Le monstre riait. Le souffle ne sortait plus de la poitrine d'Arlette. Il souleva ses pattes, l'air entra, le cœur battit encore, la vie revenait. Le lutin semblait jouer avec cette existence.

Cependant, Joseph, dupe d'une hallucination, s'était rendu sur la côte opposée à celle où l'attendait sa fiancée ; il avait un gros bouquet de roses à lui offrir, il ne la trouva pas ; après une longue attente, il pensa qu'elle avait changé d'avis et redescendit au hameau.
Quand le monstre vit la jeune fille revenue à elle :
- Ah ! Ah ! lui clama-t-il de sa voix stridente et brisée ; ah ! Ah ! Belle fiancée, tu préfères un mortel à ton dieu ! Tu es à moi ! Oh ! Tu ne m'échapperas ! Je vais t'étouffer ! T'étouffer, voilà tes noces ! Tu es ma femme à moi ! Je suis ton mari, belle et jolie jeune fille ! Eh ! Eh ! Regarde encore une fois la lune et l'océan ! Tiens, vois comme c'est beau tout ce que tu quittes !
- Grâce ! Mon seigneur ! Grâce, pitié !
- Moi, pitié ? Demander pitié à un damné‚ ! Tu ne sais donc pas que le feu qui sort de mes yeux est le feu de l'enfer ; que le phosphore répandu par mon poil est l'étincelle de la géhenne ? Tu ignores donc que ma voix est la voix de Satan ! Ah ! Ah ! Grâce ! Dérision !...
Elle vit bien qu'il fallait mourir, et ne dit plus un mot, ne poussa qu'un soupir, le dernier.

A quelques jours de là, un jeune homme qui courait le pays comme un insensé, tenant un bouquet de roses blanches à la main, vint à heurter un cadavre de femme, dont les traits décomposés portaient plusieurs lésions profondes. Il s'agenouilla près de lui, déposa son bouquet sur son sein, versa quelques larmes, retourna au hameau consoler deux vieillards.
Une croix fut érigée à cette place, c'est celle que nous voyons encore sous le nom de Croix du Bouquet, à l'entrée d'un chemin creux de Gonneville à Honfleur. Les bonnes gens du pays assurent que la nuit de chaque samedi de l'Avent, on voit une grande figure blanche, assise sur le piédestal.

Octave FÉRÉ - Légendes et traditions de la Normandie