LÉGENDES
de
L'ORNE


LE LOUP GAROU

Il existait à Sai beaucoup de croyances superstitieuses, dont je ne puis donner ici qu'un simple aperçu.
- Vous connaissez, poursuit mon ami G..., l'ormeau qu'on appelle encore aujourd'hui l'ormeau au garrot, c'est un rejeton de l'ancien, que ma mère a encore vu. Il avait plusieurs brasses de circonférence.
Il se trouve dans les champs, à gauche de la route d'Almenesches, à environ 800 mètres du Pont de Fligni. Là, il y avait autrefois un fort village ; c'était le rendez-vous des garou. Quoique vous sachiez ce qu'on entendait par garou, je vais vous citer un trait qui fait connaître quelle sorte de personnages c'était.
Un individu avait-il commis un crime ou même un simple délit sans qu'il fut possible de l'atteindre, s'était il permis par exemple de noyer le chien de son voisin, celui-ci ne pouvant le traduire en justice, parce qu'il n'avait pas de témoin, allait le dénoncer au curé de la paroisse qui, dans un quérimoni ou monitoire, exhortait le coupable à se présenter devant le juge et à avouer son crime, sous peine d'être excommunié, débaptisé, livré au diable.
Le contumace était alors forcé de revêtir une sorte de "saye" de poil appelé haire, et de parcourir ainsi, à moitié nu, pendant sept ans, cette paroisse.

Quand arrivait l'heure fatale fixée par le diable, le malheureux était contraint de partir, quelque temps qu'il fit, la haire alors s'agitait d'elle-même et il se sentait tourmenté jusqu'à ce qu'il fut parvenu au lieu que le diable lui avait assigné.
Il trouvait au lieu du rendez-vous plusieurs compagnons d'infortune, arrivés chacun de leur côté. C'était une espèce de sabbat. Malheur aux chiens et aux chats qui se rencontraient, sur leur passage, ils était infailliblement dévorés par les loups garous.

Plus d'une femme a vu son mari rentrer exténué de fatigue, et arrachant du fond de son gosier des pattes de chien…
Mon arrière grand-mère m'a dit avoir plusieurs fois assisté au monitoire. Elle me racontait qu'une pauvre femme, revenant la nuit d'Argentan, avec un paquet de chandelles, fut accostée par un individu portant la haire et courant le garou, qui se jeta sur elle et la dévora.
Ce garou n'était autre que son propre mari qu'elle n'avait pas reconnu. Elle s'en aperçut le matin en apercevant du suif et des mèches de chandelle entre les dents de l'infortuné loup-garou.

Louis DUVAL - Notes sur la paroisse et les seigneurs
de Sai antérieurement à la fin du XIIIème siècle (1889)