LÉGENDES
SEINE
MARITIME


LA FOUROLLE

Un jour, j'interpellais ainsi un vieux bûcheron des Essarts.
- Eh bien, père Blactôt. Connaissez vous la fourolle ?
- Vous voulez dire la feurolle ? Oui, certainement monsieur.
- Soit, repris-je, fourolle ou feurolle, racontez-moi ce que vous savez.
Et le bonhomme, en s'excusant de ne pouvoir donner une définition, me fit le récit suivant, que j'essaie de transcrire en lui conservant sa couleur locale.
- Il y a cinquante ans de cela, j'avais alors quinze ans, je revenais avec plusieurs ouvriers de dessaquer (enlever, ôter, transporter) du bois dans une vente de la ligne de Saint Etienne. Arrivés à un endroit où la route forestière est dans le bas-fond, nous aperçûmes la feurolle sur le coupet de la route (sommet, point élevé, cime d'un arbre). On eut dit la lanterne d'un cabriolet, mais qui dansait, qui dansait tout en s'approchant de nous.
Je fut pris de peur et mon premier mouvement fut de m'enfuir ; mais mes compagnons m'en empêchèrent et me retinrent avec eux.

- Mettons nous en travers de la route et en ligne, me dirent-ils. Enlève ton serpillon de sa quignette (crochet de bois suspendu à la ceinture pour tenir l'outil des bûcherons) ; prends le bien en main, fais comme nous."
La feurolle, toujours en dansant, s'approchait. Dès qu'elle fut dans nos rangs, nous fîmes des moulinets avec nos serpes ; mais, toujours bondissante, la feurolle passait et repassait au dessus de nos têtes. Enfin le follet s'éloigna, dansa encore sur le coupet de la route et disparut. Il n'était que temps : j'avais les cheveux dressés sur la tête et pas un poil de sec.
- Père Blactôt, repris-je, vous m'avez raconté l'apparition de la feurolle, mais vous ne m'avez appris ni l'origine, ni le lieu d'où elle venait.
- Je n'en sais rien, répondit le vieux bûcheron, mais j'ai entendu dire que la feurolle égarait le voyageur et que c'était un homme qui, caché dans un buisson, la faisait mouvoir. J'ai entendu mes grands dire que si l'autre l'auteur de cette méchanceté venait à être découvert et touché, même du doigt, par quelqu'un, il serait mort sur le coups.

Léon de VESLY - Légendes et vieilles coutumes (1905)