TRADITIONS
de
NORMANDIE


LE GARDE CHASSE

De celui-ci encore on se souviendra longtemps au village.
Après avoir exercé successivement tous les métiers, après avoir été marin, menuisier, homme de peine, il était devenu garde chasse, et tout fier, il exhibait à tous propos la plaque qu'il portait sans cesse indiquant sa qualité de garde particulier des propriétés de monsieur le comte de…
Comme ce dernier avait-il l'idée de confier cette mission à une crapule du pays ? Question facile à poser, mais n'était ce pas précisément à cause de cela même, et un individu de cette trempe ne lui avait-il pas paru tout désigné au contraire pour un poste d'occasion périlleux ? Toutefois, il avait compté sans toutes les rubriques de son homme : ses accointances avec quelques braconniers connus des alentours, braconnier qu'il était lui même, tant et si bien du reste que pris sur le fait un beau jour, ou plutôt une belle nuit, par la gendarmerie, il fut pincé à son tour, lui qui se vantait pourtant d'avoir pincé tant d'autres, dénoncé à qui de droit et traduit devant la justice.

Les juges attendris peut-être à la vue d'un homme paraissant d'ailleurs souffreteux et qui jouait si habilement la comédie - depuis longtemps il posait pour le poitrinaire - ne lui infligèrent qu'une mince condamnation, mais le pauvre bougre n'en restait pas moins à pied, comme il disait, et quoi devenir ?
Il joua donc plus habilement que jamais la comédie, s'en alla demander pardon à monsieur le comte en versant toutes les larmes de son corps, et cette fois encore, il finit par réussir à l'apitoyer. Il reprit de l'ouvrage, mais une nouvelle histoire malpropre le fit de nouveau chasser un jour, et cette fois, comprenant que tout était bien fini pour lui, il prit le parti de mendier.
Pauvre hère, vous le rencontrerez maintenant sur les routes, le bâton à la main, la besace sur l'épaule, et en dépit de tout, il sait encore en intéresser parfois plus d'un à son sort, si peu intéressant soit-il, cependant.

Édouard MICHEL - Types de village (1906)