TRADITIONS
de
NORMANDIE


L'ÉCAILLÈRE

Encore une gaillarde qui n'a jamais eu froid aux yeux.
Une fois la première communion faite, plus d'école, cela va de soi, et on accompagna ses parents pour la vente du poisson. Encore un peu de temps, et à l'exemple du père comme parfois même à l'exemple de la mère, on se saoulait carrément.
Dans ces conditions là, il va sans dire que le reste s'en suivit, et pareil à la Mouquette dont a parlé Zola, elle se laissait faire, tantôt dans les bois, tantôt sur le bord d'un fossé, tantôt en pleine campagne, si bien qu'avant même la vingtième année, elle avait déjà attrapé deux gosses pour son compte.
Certain jour, l'un des principaux négociants du village l'engagea à titre d'écaillère. N'est-il pas vrai qu'une grande et forte luronne comme elle semblait en quelque sorte bien prédestinée pur un métier comme celui-là ?

Rien ne la rebutait jamais : froids, pluies et tempêtes, qu'était tout cela ? Elle s'en moquait, au contraire, comme de sa première chemise, et depuis le très grand nombre d'années qu'elle exerce la dure profession d'écaillère, pas la plus légère altération de sa santé demeurée de fer, en dépit de tout, comme au temps de sa jeunesse, lorsqu'on ne parlait que de quelques une de ses frasques restées célèbres. Mais aussi bien, ne disait-on pas encore l'autre jour à ce propos : en voilà qui ne vieillira jamais.
Seuls, l'eau de vie et le reste l'ont soutenue toute sa vie. Aujourd'hui encore, toujours la même et prête à tout.

Édouard MICHEL - Types de village (1906)