TRADITIONS
de
NORMANDIE


LA VACHÈRE

Quand elle allait à l'école, déjà elle plaisantait grossièrement tout en se laissant embrasser par les garçons du village, avec lesquels plus d'une fois aussi on la surprit à marauder dans les bois.
- En voilà une qui sera fameuse plus tard, disaient ces derniers, tandis qu'au catéchisme, le vieux curé avait coutume de la gourmander fréquemment ainsi :
- Aglaé, ma fille, tu tourneras mal.
Nullement gentille, certes, mais déjà si jeune qu'elle était, jouissant d'un respectable embonpoint et crevant de bonne santé, c'était ce qu'on est convenu d'appeler à la campagne une belle fille. Les parents profitant d'une honnête aisance eussent pu la garder près d'eux; mais réalisant parfaitement l'un comme l'autre le type du paysan avare et pratique, ce n'est pas ainsi qu'ils ont pensé.

- Aglaé est forte, Aglaé travaillera, cela lui fera du bien ; avec sa nature, c'est le mouvement, c'est l'agitation qu'il convient. Elle est faite pour les travaux des champs auxquels nous l'avons habituée déjà.
Une place de vachère se trouvait justement à prendre dans une ferme voisine : Aglaé y fut engagée. Et c'est ainsi que toujours crevant de santé comme du plus joyeux humeur que jamais, elle se livrera aux durs travaux de sa profession jusqu'au jour de son entrée en ménage, car si la beauté est un capital, de même que le prétendent certains romanciers, les paysans plus pratiques, eux, estiment plutôt qu'une fille laborieuse est surtout un capital, et plus d'un garçon du village pense à elle pour "le bon motif", comme on dit à la campagne en faisant allusion à la demande en mariage d'une jeune fille.

Édouard MICHEL - Types de village (1906)