TRADITIONS
de
NORMANDIE


LE HUISSIER

Celui que je vais vous présenter n'était pas le jeune et fringant huissier accomplissant ses courses à bicyclette et que vous avez rencontré maintes fois comme moi sur les routes.
D'abord, on ne connaissait pas encore la bicyclette dans ce temps lointain : était-ce un bien ? Était-ce un mal ? Nous n'avons pas à décider dans la circonstance, mais à supposer mˆme que ce mode de locomotion eut été connue déjà, qui sait si le pauvre diable dans une situation de fortune des plus médiocres et à la tête d'une nombreuse lignée d'enfants n'aurait pas eu les meilleures raisons du monde pour s'abstenir de ce sport ? Il allait bien humblement à pied jusque dans les villages les plus éloignés, le pauvre, et cela par tous les temps possibles.

Encore ces tournées répétées constituaient-elles pour lui une sorte de distraction, puisque le reste du temps, il le passait presque tout entier dans la méchante pièce humide et puante qui lui tenait lieu d'étude, au milieu des paperasses sans nombre, et n'ayant pour toute société qu'un petit clerc auquel il versait chaque mois de maigres appointements.
Point n'est besoin de vous dire avec cela l'accueil qui lui était souvent réservé dans la plupart des maisons où l'appelaient ses ingrates fonctions, et cependant, ce n'était là encore que le moindre de ses ennuis.
À cause de l'insuffisance de ses moyens, plus d'une fois lui arriva-t-il aussi de pâlir des nuits entières pour achever à temps une besogne dont l'accomplissement aurait exigé davantage que le seul petit clerc dont il a déjà été question, et le pauvre homme devait succomber à la fin au surmenage qu'il s'imposait ainsi.
Il mourut, en effet, dans ces conditions, et ce fut véritablement la fin d'un de ces héros obscurs dont les feuilles publiques nous entretiennent trop souvent.

Édouard MICHEL - Types de village (1906)