CONTES
de
NORMANDIE


CORNANCU

Le seigneur d'un village, qui n'était ni très fin, ni très riche, apprit un jour par ouïe dire qu'un paysan des environs, nommé Cornancu, avait une bourrique qui faisait des louis. Ce seigneur, toujours envieux de ce qu'il ne possédait pas, alla trouver ce paysan pour savoir ce qu'il en était.
Il l'aborda en disant :
- On m'a dit que tu as une bourrique qui produit des louis.
- Oui monseigneur, répond Cornancu. On ne vous a pas trompé ; si vous voulez venir la voir, elle va en faire un en votre présence.
- Ah, je suis curieux de voir cela, répond le seigneur. On le conduit auprès de la bourrique ; on attend jusqu'à ce qu'elle ait besoin de fienter ; alors, comme Cornancu lui avait poussé un louis dans le derrière, le seigneur vit dans la crotte briller une pièce d'or. Témoin de ce prodige et ne pouvant douter de ce qu'on lui avait dit, il proposa à Cornancu un bon prix pour lui acheter sa bourrique.
Celui-ci fit d'abord le difficile, disant que cet animal était son trésor et qu'il ne voulait pas le vendre. Cependant, comme les seigneurs étaient tout puissants autrefois, le rusé paysan craignant d'irriter par un refus celui qu'il jugeait redoutable, consentit à la fin à satisfaire son désir.
Le seigneur, après avoir payé très cher la bourrique, l'emmena chez lui, fort satisfait de son achat. Il fit tapisser une belle salle pour la loger et pour ramasser les louis qui auraient pu, sans cette précaution, se perdre dans la litière. Mais il eut beau veiller, la guetter fienter et chercher dans la crotte, il ne trouva rien. Alors le seigneur rentra dans une grande colère contre Cornancu qu'il soupçonnait de l'avoir mystifié ou volé.

Il revint furieux chez le paysan ; ce dernier, le voyant venir de loin, fut pris de peur car il se doutait bien du motif de sa démarche et ne savait quoi lui répondre. En ce moment, Cornancu avait une grande chaudronnée d'eau sur le feu, il éteignit son feu bien vite, prit un grand fouet et se mit à clailler sa chaudière à tour de bras.
Le seigneur en arrivant sur le pas de la porte reste ébahi de cette vue et, oubliant son ressentiment contre Cornancu, lui demande :
- Qu'est-ce que tu fais comme cela ?
- Monseigneur, le bois est cher, on en dépensait trop chez nous. Par la vertu de mon fouet, je fais bouillir tout ce que j'ai à faire cuire.
Le seigneur dit alors :
- C'est énorme tout ce que ma mère brûle de bois chez moi. Il faut que tu me vendes ton fouet.
Cornancu fit encore le difficile en disant :
- Je ne puis me défaire de mon fouet, il m'est très utile et commode pour m'épargner du bois.
Enfin après beaucoup d'insistance, le seigneur décide Cornancu à lui vendre son fouet, ayant complètement oublié le tour qu'il lui avait joué pour sa bourrique.
Rentré chez lui, le châtelain eut beau clailler ses marmites pour les faire bouillir, il ne put jamais en venir à bout. Pris à nouveau d'une grande colère contre Cornancu qu'il l'avait encore attrapé, il revint le trouver.

Cornancu, le voyant revenir, se crut perdu. Cependant, il dit à sa femme de se coucher par terre et de faire la morte, prit du sang d'un lapin fraîchement tué et lui en mit à la gorge ; puis se jetant sur son fusil, il en tira un coup. Le seigneur, arrivant à ce moment, éprouva un tel saisissement à la vue de cette femme étendue, sanglante, qu'il oublia encore sa colère. Il s'écria :
- Malheureux, qu'as-tu fait ? Tu as tué ta femme ; tu mérites être puni.
- Oh non, monseigneur, ce n'est rien ; elle va revenir.
- Comment ? Elle va revenir, puisqu'elle est morte !
- Ah, mais monseigneur, je l'ai tuée bien d'autres fois comme cela. Elle est très méchante, si méchante que j'ai peine de la tuer pour apaiser ses colères. Ne craignez rien monseigneur, je vais bien la faire revenir.
- Comment peux-tu la faire revenir puisqu'elle est morte !

- Tenez, monseigneur, dit-il en tirant un sifflet de sa poche. Vous allez voir.
Alors Cornancu se met à siffler de toutes ses forces et sa femme se dresse debout à l'instant même. Le seigneur émerveillé tourmente Cornancu pour qu'il lui vende son sifflet en disant :
- J'ai ma femme qui est extrêmement méchante, elle me dispute toujours, se met dans des accès de fureur contre moi et me rend la vie insupportable. Si j'avais ton sifflet, je ferais comme toi, je la tuerais un moment pour la corriger.
Mais Cornancu répondit :
- Mon sifflet m'est bien utile, je ne peux pas m'en défaire.
Le seigneur insista tant pour l'avoir qu'à la fin, le paysan consentit à le lui vendre moyennant un grand prix. Bien content d'avoir acquis ce précieux sifflet, le seigneur s'en retourna à son château.
La première fois que sa femme se mit en colère contre lui, il prit son fusil et, à l'exemple de Cornancu, fit feu sur elle. Mais ensuite, il eut beau siffler et resiffler, sa femme ne ressuscita pas.

Le seigneur, désolé d'avoir tué sa femme, et voyant que le sifflet était impuissant à lui rendre la vie, revint plus furieux que jamais trouver Cornancu. Comme ce dernier n'avait plus rien pour se défendre, le seigneur se jeta sur lui, l'accabla de mauvais traitements, l'appelant coquin, gredin, misérable, et enfin lui dit :
- Tu m'as fait tuer ma femme, il faut que tu périsses aussi.
Aussitôt le seigneur lui jette un sac sur la tête et l'enferme dedans, en disant qu'il va le jeter au fond d'une carrière abandonnée. Après avoir lié le sac, il le charge sur ses épaules et se met en route pour exécuter ses menaces.
En traversant un bois, le seigneur pris d'un besoin dépose la pouche sur le bord du chemin et s'en va à quelques distances. En ce moment, vint à passer un marchand de cochon qui tâte la pouche pour savoir ce qu'il y avait dedans, s'apercevant que c'était un homme, il demande :
- Qui est-ce qui est donc dans cette pouche ?
- C'est moi, dit Cornancu, j'ai bien du malheur car le seigneur de notre village a une fille et il veut à toutes forces que j'aille lui faire l'amour. Je ne veux pas y aller et il m'y porte malgré moi.
- Tu es bien bête, dit le marchand, car j'irai bien, moi !
- Eh bien, si tu veux y aller, reprit Cornancu, fais moi sortir de la pouche et dépêche-toi, pendant que le seigneur n'est pas là, de te mettre à ma place.
Alors le marchand fit sortir Cornancu, se mit dans le sac et lui recommanda de conduire ses cochons à un endroit qu'il lui désigna. Aussitôt le paysan s'empressa de s'éloigner. Le seigneur, qui ne s'était aperçu de rien, remit le sac sur son dos et se dirige vers la vieille carrière. Arrivé sur le bord, il le jette au fond, en disant :
- Tu m'as fait des tours, tu ne m'en feras plus.

Quelques années après, Cornancu devenu marchand de cochons rencontra un jour le seigneur. Ce dernier le reconnaissant lui dit :
- Toi, c'est toi, Cornancu ?
- Oui, monseigneur.
- Mais je t'avais jeté dans la carrière. Comment en es-tu sorti ?
- Ah, voilà, monseigneur, vous m'avez jeté dans l'endroit le moins profond qui était rempli de cochons. Si monseigneur m'avait jeté plus fort, je serais tombé dans les louis.
- Sapristi, il y a des louis dans ma carrière, je ne le savais pas !
- Oui, monseigneur, ils n'y sont manque.
- Eh bien, je voudrais que tu m'y jettes.
- Très volontiers, monseigneur.
- Seulement jette moi assez fort que je ne reste pas sur les cochons, mais que je tombe dans les louis.
Cornancu, sur cet ordre, le jeta si fort qu'il tomba au fond de la caverne et qu'il n'en est jamais revenu. Le rusé paysan, ainsi débarrassé de son ennemi, est resté marchand de cochons.

Conte recueilli par M. Leroy
in Le pays normand (août 1900)